I’ll be a rock’n’rollin’ bitch for you

3 Apr

David Bowie

David Bowie

Dans la vie, il y a les rock stars, et il y a les autres.

A mon  grand dam, je fais partie de la deuxième catégorie.

J’aimerais, hein, de tout mon coeur, être une fucking rock star. Mais nan. Il faut être réaliste, et se voir tel qu’on est, et non tel qu’on se fantasme. Alors je me suis regardée un bon coup dans le miroir, et je me suis dit “oh, quelle bonasse” “nope, pas une rock star”. Je veux dire, soyons honnête :

  • Je range mes cd/livres/chaussures/paquets de pâtes par ordre alphabétique.
  • Je m’arrête au feu orange. Des fois, je m’arrête même au vert quand je trouve qu’il est vert depuis longtemps, au cas où.
  • J’ai un plaid à manches.
femme dans un plaid à manche

Salut, je suis trop rock’n’roll, t’as vu

 

  • Je mange des petits Gervais aux fruits. En public.
  • Je suis fatiguée si je ne dors pas au moins 10 heures par nuit.
  • Quand je vais à des concerts, même si c’est du gros métal et que je suis dans la fosse, j’aime que les gens devant moi NE BOUGENT PAS, ambiance club du 3ème âge à un concert de Schubert. (en vrai c’est parce que je suis petite et je dois faire des calculs mentaux de ouf pour trouver l’angle qui me permet de voir quelque chose, du coup dès que quelqu’un bouge, je dois tout recommencer et ça me gave).
  • Une fois, j’ai été obligée de frauder dans le bus. La fois d’après, j’ai composté deux tickets pour me faire pardonner.
  • J’habite dans une petite ville de province dont la moyenne d’âge est 74 ans, qui a donné un nom mignon à l’eau du robinet (si si, ils ont fait ça), et qui a, depuis dimanche, un maire de droite avec des cheveux blancs et une jolie cravate, l’air altier, sur fond bleu. (je me demande si le fond bleu le suit quand il marche dans la rue. J’ai hâte de voir.)
  • Je ne porte que des vêtements repassés. Par ma Maman. TG. (là c’est drôle, parce que TG ça veut bien sur dire “ta gueule”, mais c’est aussi les initiales de ma Maman, donc en fait y a grave un jeu de mots trop lol.)
  • Et, l’aveu le plus honteux de cette liste – mais à vous je peux tout dire, je sais que vous ne jugez pas : il m’est déjà arrivé de chanter du Serge Lama en faisant la vaisselle.

Voilà. Let’s face it: je ne suis pas un poney punk à crête. Je suis une fourmi parmi la masse des fourmis. C’est triste, mais c’est comme ça.

Un poney avec une crête

Lui, c’est un poney punk à crête

 

Le problème, quand t’es une fourmi, c’est que la plupart des temps que tu n’en as pas conscience : tu vis ta vie de fourmi, et tu te poses pas trop de questions. Mais des fois, tu croises un poney punk à crête/une rock star, et tu prends conscience que tu n’es qu’une minuscule, insignifiante, misérable fourmi semblable à toutes les autres fourmis. Et tu bades.

Tout ça pour dire, je suis allée à un concert trop cool. Non, je ne vous dirai pas qui j’ai vu. Sachez juste que j’ai touché les cheveux en sueur de Katerine Gierak et que je ne me suis pas lavé la main depuis. Un très bon moment de rock, au milieu d’un public composé de 200 lesbiennes en folie, et de mon frère.

Dessin de mon frère

Là comme ça de tête, mon frère ressemble à ça.

 

(je fais des dessins pour les gens qui menacent de quitter ce blog pour aller sur Bouletcorp)(bien fait pour ta gueule)

Mais revenons aux 200 lesbiennes en folie. Quand je suis rentrée chez moi, trop excitée pour dormir (à cause du concert hein, pas à cause des 200 lesbiennes)(nan mais je vous vois venir…), je me suis longuement interrogée. Pourquoi certains musiciens/groupes se traînent systématiquement un public qui te donne l’impression d’être perdu au milieu de la Gay Pride de Los Angeles ? J’ai du mal à comprendre. Je veux dire, c’est de la musique. La musique est un concept totalement neutre : tu l’écoutes, tu l’aimes ou tu ne l’aimes pas, ça devrait être une question de goût uniquement. Quelque chose d’abstrait, de purement sensoriel, d’inexplicable. Exactement comme pour la bouffe :  je n’aime pas l’anis, j’aime les oignons, mais je suis bien incapable d’expliquer pourquoi (sauf “parce que l’anis c’est quand même bien dégueu” mais ça ne serait pas très constructif…). C’est comme ça, c’est tout. Ça paraîtrait absurde si je disais un truc du genre : “nan mais t’sais j’aime les filles, donc forcément j’aime les oignons. Bah ouais. Normal.”

C’est tout aussi absurde pour la musique, et pourtant, on accepte ce paradigme sans broncher (confession : là j’ai écrit “paradigme” pour faire intello, mais je ne sais pas du tout ce que ça veut dire). On accepte, sans se poser de question, que les gays aiment Madonna, que les filles aiment Céline Dion, que les jeunes aiment… heu… des trucs de jeunes, et on trouve tous ça logique, et moi je ne comprends pas. Restons sur l’exemple de ce concert :

J’ai connu Mademoiselle K sous la douche en 2007.

Hum. Wait. That came out wrong. Je le refais :

J’ai découvert Mademoiselle K parce que “Jalouse” est passé à la radio pendant que je prenais une douche, un soir, en 2007. Je me suis dit quelque chose comme “Tiens, j’aime bien cette chanson hiiii sa race j’ai du shampoing dans l’oeil ça piiiique !”. J’ai téléchargé la chanson et je l’ai ajoutée à la playlist de mon lecteur mp3 128Mo (haaaaa, 2007…). Longtemps plus tard, en 2011, je suis tombée sur l’album “Ca me vexe”par hasard chez un disquaire, et je me suis dit “hey mais c’est le truc cool que j’ai sur mon mp3, là”, alors je l’ai acheté. Comme j’ai beaucoup aimé, j’ai écouté les autres disques, et voilà. Je ne vois pas à quel moment mon âge/genre/orientation sexuelle/catégorie socio-professionnelle/situation de famille/nationalité/religion/appartenance syndicale/whatever entre en ligne de compte dans cette histoire. Les seuls trucs concernés sont mes oreilles, mon cerveau, et le son de Mademoiselle K.

Et pourtant, force est de constater que si si ma bonne dame, tout ça rentre en ligne de compte, puisque certains artistes ont un public “heu… disons stéréotypé” (dixit le sus-mentionné frère).

Alors après je me suis posé une autre question (vu que je ne dormais toujours pas) : parmi les trucs que j’aime (musique, livres, cinéma, etc), est-ce que je fais partie de ce “public stétéotypé” ? Ca m’agace de le reconnaître, mais souvent, oui, en fait. Mais alors, ces trucs là, est-ce que je les aime vraiment, ou est-ce que c’est mon inconscient/la pression sociale/quelque chose comme ça qui me donne l’illusion que je les aime alors qu’en vrai je m’en tape ? Est-ce qu’en réalité, j’aimerais Zaz ou One Direction sans oser me l’avouer ?

Là il était 4h du matin, j’avais la tête qui tournait un peu (en partie parce que je réfléchissais, en partie parce que j’étais encore à fond dans le concert et je faisais du headbanging sur mon lit) mais toujours pas sommeil, alors j’ai poursuivi ma réflexion.

Si on fait partie consciemment d’un public stéréotypé, ça voudrait dire que ce qu’on aime finalement, ça n’est pas la musique elle-même, mais l’artiste, la personne – ou du moins, le personnage.

La distinction entre l’artiste et son oeuvre est un sujet qui m’a toujours fascinée, mais jusque ici j’avais toujours pris la question dans l’autre sens : comment peut-on aimer une oeuvre quand on sait que l’auteur est une personne horrible ? Ca arrive pourtant souvent : Céline, antisémite notoire, est l’un des auteurs français les plus traduits et lus à l’étranger. Pareil pour Wagner, il faut dix ans pour avoir une place au festival de Bayreuth. Il y a aussi les contemporains, ceux sur lesquels s’abattent polémiques et  procès : Michael Jackson, Roman Polanski, tout ça tout ça.

Ces quatre artistes, je ne les apprécient pas en tant que personne (bon, ok, j’ai pas pris le thé avec eux, mais vous comprenez ce que je veux dire quoi). Ca n’empêche pas que je suis en train de lire Voyage au bout de la nuit, et j’aime beaucoup. Et j’ai peur des landeaux depuis Rosemary’s Baby. Et j’écoute la Tétralogie en faisant le ménage, et j’en profite pour faire le moonwalk sur ma serpillière. Bref, je n’aime pas qui ils sont, mais j’adore ce qu’ils font.

That's so deep Adele roll in it.

Je sais.

 

Bref, on peut aimer l’oeuvre sans aimer l’artiste. On peut aussi aimer l’artiste et ne pas kiffer l’oeuvre. Guillaume Musso est certainement un garçon fort sympathique. Mais est-ce qu’on peut avoir l’impression qu’on aime une oeuvre alors qu’en fait on aime un artiste qu’on aime en fait même pas vraiment mais qu’on se sent obligé d’aimer parce que c’est comme ça ? Parce qu’il FAUT ? Parce que ça nous donne un sentiment de légitimité, d’appartenance à une communauté, et que ça nous nous fait sentir mieux ?

J’espère pas. Mais alors vraiment, vraiment pas. Je détesterais me réveiller un matin et réaliser qu’en fait je déteste Queen et j’adore Joe Dassin. Je suis peut être pas une rock star, mais je le vivrais quand même très mal.

Pour l’instant, je n’en sais rien, parce que j’ai fini par m’endormir et rêver que j’arrivais en courant sur une scène, devant une foule en délire hurlant mon nom, à laquelle je lançais un vibrant “Bonsoiiiiir Paris ! YEEEEEAH !”.

Je me suis réveillée quelques heures plus tard, pâteuse, avec un vieux mal de crâne (rapport au headbanging sur l’oreiller). Je me suis levée, j’ai versé mes Coco Pops dans le bol, je me suis assise sur le canapé, et j’ai fixé le vide.

Le rock était fini. Il fallait revenir à la vraie vie.

Il fallait aller faire les courses, à Carrefour, un samedi.

Il fallait passer l’aspirateur et étendre le linge.

Il fallait emmener la voiture à la vidange.

Il fallait s’occuper en attendant de retourner au bureau, lundi matin, à 9h.

Il fallait redevenir une fourmi. Une simple, pathétique, banale petite fourmi.

Effet Kiss Cool. Ca pique un peu les yeux.

Et puis les heures passent, les activités s’enchaînent, et le quotidien reprend ses droits.

J’ai joué avec nièce, cuisiné une paella, pique-niqué au bord d’un lac avec des amis, lu un magazine au soleil sur ma terrasse.

C’est pas si mal, finalement, d’être une fourmi.

Et puis à midi avec mon frère, on a mangé au resto, et comme on est des oufs, on a pris une grande Badoit. Rock’n’roll !

Dédicace de Mademoiselle K : "Je nique le vent, je pisse debout"

Tout est dit.

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